.

Présentation du livre ‘Pensamiento crítico, cosmovisiones y epistemologías otras, para enfrentar la guerra capitalista y construir autonomía’ de Jorge Regalado (2017)

 

 

Jose Javier CaperaFigueroa[1].

Claude Bourguignon Rougier (trad.)[2]

 

 

 

 

 

 

Résumé

Ces dernières années, le séminaire de Jorge Alonso est devenu un espace où se construisent la pensée et la théorie et la pratique critiques latino-américaine. On le considère aujourd'hui comme un des lieux où penser la complexité des phénomènes qui affectent directement o u indirectement les dynamiques Sud-Sud. Un lieu d’énonciation, qui apporte un ensemble d'analyses critiques sur des questions comme l'écologie des savoirs ou le dialogue populaire entre les différents types de connaissances. En d'autres termes, un lieu d'interaction entre théorie et pratique, visant à constituer une autre réalité dans nos contextes locaux, nationaux, et internationaux.

 

Mots-clés: dynamiques Sud-Sud, pensée critique, écologie du savoir.

 

 

Resumen

En los últimos años, el seminario de Jorge Alonso se ha convertido en un lugar donde se construyen el pensamiento, la teoría y la práctica de América Latina. Ahora se considera como uno de los lugares para pensar acerca de la complejidad de los fenómenos que afectan directa o indirectamente la dinámica Sur-Sur. Un lugar de enunciación, que trae un conjunto de análisis críticos sobre cuestiones como la ecología del conocimiento o el diálogo popular entre los diferentes tipos de conocimiento. En otras palabras, un lugar de interacción entre la teoría y la práctica, con el objetivo de constituir otra realidad en nuestros contextos locales, nacionales e internacionales.

 

Palabras clave : dinámica Sur-Sur, pensamiento crítico, ecología del conocimiento.

 

 

 

 

 

 

 

Citar este artículo (APA):

Capera Figuero, J. J. (2018). Présentation du livre ‘Pensamiento crítico, cosmovisiones y epistemologías otras, para enfrentar la guerra capitalista y construir autonomía’ de Jorge Regalado (2017). Traducción de Claude Bourguignon Rougier. Revista FAIA, 7 (30), 158- .

 

Este material se distribuye bajo una licencia Creative Commons CC BY NC SA 4.0: Reconocimiento-No Comercial-Compartir igual-Internacional

 

 
   


 

 

 

Ces dernières années, le séminaire de Jorge Alonso[3] est devenu un espace où se construisent la pensée et la théorie et la pratique critiques latino-américaine. On le considère aujourd'hui comme un des lieux où penser la complexité des phénomènes qui affectent directement o u indirectement les dynamiques Sud-Sud. Un lieu d’énonciation, qui apporte un ensemble d'analyses critiques sur des questions comme l'écologie des savoirs ou le dialogue populaire entre les différents types de connaissances. En d'autres termes, un lieu d'interaction entre théorie et pratique, visant à constituer une autre réalité dans nos contextes locaux, nationaux, et internationaux.

C'est une chance qu'une telle importance soit accordée à la construction d'espaces collectifs où  rebondir sur la pensée critique latino-américaine ; cela permet de  porter à une autre niveau les particularités de l'identité continentale et de libérer leur potentialités. L'ouvrage dont il est question ici répond à un besoin : proposer  un ensemble de débats  de qualité sur les luttes sociales, la trame des idées,  les collectifs de pensée. Il aborde la construction d’épistémologies et de cosmovisions qui soutiennent l'imaginaire des peuples en lutte pour leur libération  et les aide à résister  et à construire leur autonomie face à la guerre capitaliste, globale, moderne et colonialiste.

En effet, l'ouvrage intitulé Pensée critique, cosmovisions et épistemologies autres. Comment affronter l'offensive capitaliste et construire l'autonomie  se présente comme un livre de combat, de lutte, de résistance et de réflexion critique.  Son but est de nous amener à  repenser ce qui a marqué l'existence des peuples opprimés d’Amérique latine. Sans aucun doute,  nous avons là un corpus de référence pour  tous  ceux qui dans le cadre de séminaires, de cours, d'ateliers, de travaux de thèses, ou de centres de recherches,  réfléchissent aux  types d'action et de participation possibles ; ceux qui se demandent comment  transformer  les multiples réalités qui affectent de façon radicale les processus sociaux dans lesquels se sont  engagées les communautés de la région.

Comme le disent ces communautés : « Nous pensons  qu' à travers ces processus, nous apportons notre petite contribution ; nous aidons à diffuser certaines idées au niveau local et à favoriser le débat à leur sujet.  Ces idées renvoient à un besoin : prendre conscience, grâce à la  pensée critique, de l'existence d'autres cosmologies, d'autres épistémologies,  très différentes de celles qui dominent, qui existent. Elles peuvent nous aider à comprendre, à résister et peut être même à freiner  une guerre que le capitalisme et l’État déploient partout dans le monde et qui  atteint un  niveau de violence inouï (p. 9). Nous avons besoin d'apports nouveaux pour affronter la guerre actuelle et construire des projets communaux, locaux et communautaires,  à partir de l'autonomie, la rébellion et la dignité, principes qui nous permettent d'entrevoir un horizon anti-capitaliste

Les textes qui figurent dans ce livre sont très lucides, et leur contenu exige de nous une lecture très impliquée. Les débats abordés nous amènent à mieux comprendre les nouvelles formes d'organisation de la lutte politique.  Ils constituent un prolongement de  de la proposition  du philosophe de Notre Amérique,  Álvaro Márquez–Fernández :  penser  la démocratie à partir d'une perspective subalterne . Une idée que reprend  le  professeur Jorge Alonso lorsqu'il parle de la possibilité de déconstruire les schémas traditionnels du pouvoir dans notre espace-temps politique et de trouver ainsi une issue au vide et au désespoir qu'induit la logique du système capitaliste moderne.

Pourtant, les peuples autochtones d’Amérique latine ont donné l'exemple en  matière  de luttes et ils sont porteurs d'espoir. Pendant plus de cinq cent ans, ils ont su résister à la domination et à l'exploitation liées au processus colonial que le modèle capitaliste réactive  sous  différentes formes dans les sociétés contemporaines.

Dans la première  partie du livre, le lecteur trouvera un article d'Arturo Escobar intitulé  En partant d'en bas, à gauche et avec la Terre ;  la différence d'Abya Ayala/Afro/Latino/América.Une façon de retracer la généalogie de la pensée critique latino-américaine et de toute une tradition épistémique attachée à faire apparaître le clivage qui fonde l'histoire  de la colonisation américaine. 

 Avec cette section, Escobar nous plonge dans les expériences locales et nationales,  des données essentielles si nous voulons comprendre le sens de la guerre liée à la Conquête. Effectivement, il nous  amène réaliser que le processus n'a été ni simple, ni spontané et  et qu'il n'avait rien à voir avec la « rencontre » de deux continents.  Au contraire, ce processus à produit toute une gamme  de résistances chez les indigènes, et chez les Afrodescendants. Ils voulaient défendre la terre, le territoire et la vie, montrant par là   que la réalité imposée par le colonisateur n'était pas la seule concevable. 

Le professeur Escobar nous propose une analyse conjoncturelle à l’échelle locale, régionale et nationale. Elle est le miroir des débats théorico-politiques qui ont lieu entre ceux qui construisent une pensée à partir du terrain et la gauche. C'est une façon de faire  place à la problématique de la terre à l’intérieur d'une vision autonome qui prenne en compte l’émergence d’une autre réalité en Amérique latine. A cet effet,  Escobar  insiste sur la consigne des Zapatistes :  être un peuple en mouvement,  créateur d'un monde qui en contienne plusieurs.  Ce faisant, son analyse  se situe dans la lignée d'un certain type de  pensées critiques qui ont  pris forme dans les dynamiques de Notre Amérique.  Il s'agit de la reconnaissance des luttes révolutionnaires qui ont rendu nécessaires des transformations structurelles.

Escobar recourt à l’expérience passionnante des peuples indiens du Cauca, les Nasa en particulier.  Il retrace les processus de construction d’une autonomie libératrice et les discussions épistémologiques qui ont eu lieu lors du sommet  de ces peuples ; il  décrit le  rôle  de la femme indienne dans les processus communautaires et les mouvements de résistance,  lorsqu'elle fait apparaître  des  ressorts critiques  et, en interne, construit une vision différente de celle qui domine dans la société patriarcale moderne. Ce patriarcat   est  indissociable de la croyance au  progrès, de la foi aveugle en la technologie,  le discours colonial de la modernité s'avérant être un des facteurs les plus destructeurs  pour la Mère terre et les communautés. A cet égard, Escobar met en avant des initiatives locales visant à constituer un horizon de subjectivités autres, où  le communal  l'emporte sur  l'individuel,  l'autonomie, sur la domination et ou l'espoir permet de faire face à l'exploitation.

Cela contribuera à  la reconnaissance de l'imaginaire  critique abyayalense, afro ou latino-américain, et de sa complexité. En effet, il est la matrice possible  de nouveaux rapports sociaux, économiques, de nouvelles formes de politiques et de culture,  l'appropriation de ce qui existe pouvant se fonder sur l'apport de rencontres épistémiques comme la minga[4], les réseaux et les réunions que réalisent les peuples indiens pour créer un monde différent de ce celui que nous impose le capitalisme moderne.

Ce qui nous ramène au projet de base du PCL,  ses perspectives  si différentes  de  celles qu'imposent les centres de connaissance universels. Je pense par exemple à, la perspective décoloniale et à la pensée « autre »,  autant de façons de concevoir les expériences locales ( marronnage, Indiens, négritude ).

Le lecteur trouvera aussi deux textes fondamentaux de Vilma Almendra, La pensée critique envisagée à partir de la pratique communautaire  et Tisser la résistance et l'autonomie.Un impératif pour relever le défi de la guerre et mener à bien notre projet de paix . Le premier article nous offre une série  de matériaux pour penser le besoin  de défendre la vie et la terre de façon collective. L'auteur insiste sur la nécessité de reconnaître une sensibilité communautaire connectée aux  flux de vie au sein de la Terre Mère .

Les concepts qu'expose Vilma prennent sens à l’intérieur d'une logique particulière :  voir, sentir et élaborer un savoir critique à partir de l’expérience vécue dans leurs luttes par les peuples indiens, les Nasa du Cauca en particulier. Cela correspond à une volonté de penser depuis l'intérieur, de façon critique, les phénomènes qui affectent les communautés sur leur territoires respectifs.

D’après Vilma, la situation que connaissent ces peuples a eu pour effet de limiter leur  liberté mais, en  même temps,  elle leur a permis de développer une critique qui s'imposait face à l’ennemi interne/externe qui vit au cœur de l'hydre capitaliste, de la barbare domination mondiale. Voilà pourquoi il faut avoir recours à des alternatives de type communautaire. Elle sont pertinentes pour comprendre et affronter les dichotomies du monde moderne ou les types de territorialité imposées par le capital.

En ce sens, le «  faire communautaire » de Vilma constitue un champ d'action critique-transformatif, dans la mesure où il établit entre la nature et l'être humain un rapport de type horizontal. Partant, il permet de mieux répondre aux trois questionnements  essentiels de  son travail :  Qu'est-ce  qu'on entend par pensée critique ? En quoi la communauté peut-elle être son terreau et quels exemples avons-nous du cheminement d'une telle pensée ? Quels sont les défis  à relever pour un faire critique ? Voilà donc les  outils principaux pour construire une pensée critique de l'action et des relations entre sujets critiques et révolutionnaires.

Le besoin d'une méthode qui articule à la pensée critique les modes de pensée, les façons de voir, d'agir et de faire,  débouche sur un pari : finissons-en  avec les structures traditionnelles et aventurons-nous  dans ce que les indiens Nasa nomment   la « parole qui marche ». Le sens de ce terme  apparaît dans leur slogan : « lutter pour que les gens aient une terre  et que la terre ait des gens »   Ainsi, une mémoire vivante et une lutte constante sont des facteurs décisif si nous voulons comprendre la pensée critique des peuples  ou  des communautés indiennes et dépasser le prisme essentialiste et romantique  à travers lequel  nous avons perçu leurs résistances et leurs mobilisations.  Voilà pourquoi la cause indienne a fini par acquérir une importance cruciale dans le combat  pour la vie, la terre et le territoire-communauté. La culture, la paix, l'éducation, l'autonomie la souveraineté et la Terre Mère  sont  la base d'une pensée critique qui  doit aller au-delà du local et se penser à l’intérieur d'un ordre global.

Une partie du récit de Vilma est  consacrée à la dénonciation des agissements de l’État, qui a mis en place des systèmes de cooptation chez les dirigeants de certaines communautés, ce qui a contribué à la partition  du mouvement indien national et au projet de désintégration des tissus sociaux communautaires dans lesquels sont impliquées des organisations politiques nationales et internationales.  

C'est ce qui est en train d'avoir lieu, en ce moment, avec la marchandisation des discours des peuples indiens : par exemple, avec le  Suma Kawsay en Équateur et en Bolivie. Ces discours ont été  détournés par des entités internationales qui les ont vidés de leur contenu symbolique, culturel, communautaire et en ont fait une sorte de stock muséal plus normatif que pragmatique.

Dans le deuxième article, Vilma insiste sur la nécessité d’apprendre, de ressentir, de voir les réalités du monde indien  dans le cadre de la pensée critique latino-américaine. En cela, elle suit  Escobar, pour lequel ceux qui sont en bas de l’échelle sociale arrivent  à reconfigurer les pratiques, les discours et les actions, transformant ainsi l'espace local.    Elle dit par exemple que ce qui s'est produit en territoire Nasa  dans le Cauca colombien, lorsque les communautés, de façon autonome, ont négocié un cessez le  feu  bilatéral avec les FARC et le gouvernement colombien rend compte d'une façon territoriale de penser la paix.

L'expérience que nous rapporte Vilma nous fournit  des éléments très importants pour  construire la paix à partir des peuples indigènes et pour eux. Elle montre que leur situation les a amenés  à construire des stratégies de résistance et  à élaborer des projets de vie contre les projets de mort qui sont ceux du capitalisme partout dans le monde.  Elle propose une description critique de la situation complexe de la Colombie en ce moment, entre autres, les va et viensdu cesser le feu ; ou encore,  elle aborde  les problèmes qu’entraîne la politique de militarisation de villages dans diverses régions. Cette militarisation  favorise l'appropriation indue du territoire et les persécutions de la population.  Elle renforce la stigmatisation et la criminalisation des protestations sociales, de l'autonomie des territoires et de la souveraineté  qui sont à la base du  projet de paix alternatif.

De même, elle montre que la technologie joue un rôle au niveau du contrôle idéologique, dans la mesure où elle encourage une forme d'esprit individualiste, une façon de penser basée sur la concurrence, sur la force,  où elle habitue  à écraser les autres et à être quelqu’un de productif. La critique de Vilma fait apparaître une scène colombienne où ce qui se passe régulièrement rappelle parfois ce qui a lieu au Mexique.  A tel point qu'on se dit que les luttes du Cauca doivent absolument continuer à  se développer car elles remettent en question  les structures traditionnelles du pouvoir dans le pays.

La praxis des peuples indiens de Colombie  est porteuse d'un message combatif. Il est le reflet d'une résistance et d'une autonomie indissociables du processus communautaire, de la construction  d'actions locales, nationales  régionales et globales,  car la lutte des communautés est celle de tous, partout. Elle nous permet de comprendre que ces peuples ont des espaces, des temps  et des réalités multiples qui les amènent à concevoir des actions susceptibles de produire diverses transformations sociales.

L'article suivant,  écrit par Manuel Rosenthal et  intitulé  La guerre ? Quelle guerre ? est une analyse de l'accord de cesser le feu en Colombie.  Il nous montre que la guerre actuelle pour un ordre global  vise l'extermination des peuples, ce qui saute aux yeux sur le territoire colombien. Il nous explique de quelle façon le capital pénètre sur les territoires et contribue aux multiples violences dont sont victimes les communautés. L'auteur met également l'accent sur la mentalité des dominants, qui cherchent d'abord à  à imposer une certaine vision de la réalité et un certain scenario : d'un côté la « bonne » façon de procéder, celle qui est  hégémonique, de l'autre la contre-attaque de ceux qui  s'insurgent et sont transformés en ennemi interne,  toute  dissidence vis à vis du pouvoir politique étant immédiatement stigmatisée.

Au centre de cette analyse, il y a la question du type de guerre dont il s'agit, et des formes   qu'elle a prises dans l'histoire.  L'article démontre  clairement ce dont  il a  été question plus haut :  qu'il y a une complicité évidente entre le capital et un système colonial si violent qu'il produit une crise humanitaire. D’après Rosenthal, les seuls gagnants dans cette guerre barbare, ce sont les capitalistes,  qui  justifient par des motifs économiques  l'effroyable violence et les spoliations dont sont victimes les indigènes. Pour le capital,  construire  les moyens  d'en finir avec certains  groupes sociaux afin de  s'imposer est une logique courante. Le développement de l’économie passe donc par l'imposition  d'un scenario de guerre, une hostilité permanente finissant par traverser la société

L'article de John  Gibler intitulé Les économies de la terreur est dans la lignée de celui de Rosentham  et de Vilma Almendra.   Il reprend l'idée que le capitalisme a besoin de générer la terreur et s'est construit grâce aux crimes, à la violence et à l'usurpation des terres.  Il  propose une critique des procédés d'une économie capitaliste qui passe par l' occupation illégale des terres,  le génocide, le colonialisme et l'industrie de l'esclavage.

Il commence par décrire le système de terreur qui est consubstantiel  à la politique des états autoritaires et néolibéraux, montrant le lien indissoluble qui unit l'état et le capitalisme moderne. C'est une approche très enrichissante, dans la mesure où la  perspective  est celle d'un changement qui vient de l'intérieur, des dynamiques propres à ceux d'en bas. Et il montre aussi que la mort est l'incontournable résultat de la guerre contre les drogues. En effet, l’État ne cherche pas à stopper cette guerre, au contraire, il  l'encourage  puisqu'elle elle permet d'imposer un système contre-productif,  basé sur les besoins des capitaux et les intérêts des pays consommateurs  de l'Occident.

C'est pourquoi l'auteur insiste longuement sur le fait que l’État est devenu  une entreprise criminelle globalisée, fondée sur les principes d'un  narcotrafic sans frontières et à grande échelle, un système transnational et globalisé,  structuré sur  différents niveaux.  De même, Gibler propose  de recourir à la méthode du  « non savoir »  et de réfléchir à des nouvelles formes de lutte, où la résistance s'enracine dans l’identité du mouvement social et aille au-delà des formes classiques de mobilisations (manifestations, sittings,meetings, gréves). Il parie sur la possibilité d'agir sur les phénomènes comme les  disparitions, les massacres, la violence et le racisme, qui font partie des pratiques  de l’État  de type  néo-libéral et criminel.

Avec son  article,  Sergio Tischler  nous propose une discussion critique d'ampleur sur la pensée politique  de  John Holloway  et  plus  précisément sur les théories du pouvoir, à travers la présentation de deux livres :   Changer le monde sans prendre le pouvoir[5] (2002)  et  Crack Capitalism : 33 thèses contre le capital,[6] (2010). Des œuvres  essentielles pour qui veut comprendre ce que c'est qu'un sujet révolutionnaire aujourd'hui, et quelles mobilisations présuppose le pouvoir révolutionnaire dans ses diverses acceptions.

Il analyse lui aussi la conception du pouvoir qui sous-tend les luttes sociales et la résistance des peuples  et  expose une pensée critique qui conçoit  l'être et le faire  d’une façon qui remet en question les catégories dominantes de la modernité-colonialité (le travail, la marchandise, le capital, la force, la domination et le pouvoir)

Ainsi, Tischler nous rappelle qu'il faut  arriver  à analyser de façon critique la condition de sujet, le fétichisme et le pouvoir,  car sans critique du fétichisme de la prise pouvoir, sans  conscience de l'importance d'une praxis communautaire du sujet, on ne peut pas penser la révolution. 

Autre article fondamental dans cet ouvrage, Éducation pour l'autonomie et la défense du territoire  de Bruno Baronnet.  On y retrouve les idées déjà exprimées dans les autres textes : il faut consolider la pensée latino-américaine à partir d'en bas, de l’expérience des groupes subalternes. Un  travail qui fait place aux stratégies de défense du  territoire  des peuples autochtones, et analyse les logiques des actions menées dans  les communautés, ici, les communautés zapatistes du Chiapas mais aussi les peuples purepecha du Michoacan, ou chontalde Oaxaca.

Baronnet suit le propos de Raul Zibeschi : il faut décoloniser la politique et les formes archaïques de représentation (partis,  organisations, groupes traditionnels) pour briser la logique d'un système basé sur la production et la consommation de masse.  Et il rappelle ce qu’écrit Zibeschi, à propos des savoirs communs aux mouvements, de la lutte des Indiens, lorsqu'il explique que tout doit converger en un processus de territorialisation base sur la résistance, la  défense et la récupération des terres,  du territoire,  afin d'y vivre en commun, dignement. 

En ce sens, le questionnement, la reconstruction et le dépassement d'une vision aliénée du pouvoir, du travail, des modèles imposés par le capitalisme aux communautés  contribuent d'une façon irremplaçable au débat. Autre raison de poids pour lire  cette contribution : le besoin d'élaborer des stratégies éducatives d'autonomie, de défense, et de  déconstruire le statu quo moderne-colonial, comme cela se fait dans les communes zapatistes du Chiapas, et dans  le type de  système éducatif qu'elles ont mis  en place.

Dans l'avant dernier article, nous trouverons la  réflexion d'un de nos grands penseurs critiques et philosophes, le professeur Alvaro Márquez Fernández. Pour une démocratie de mobilité subalterne nous propose une analyse d'envergure de la perspective contre  hégémonique dans la démocratie néo-libérale.  L'auteur nous donne des éléments utiles  pour l'identification des discours libérateurs,  la praxis orientée vers la transformation  s'avérant fondamentale si on veut construire des espaces de vie commune citoyenne.

Voilà pourquoi il voit dans la cristallisation des pouvoirs populaires une façon de donner plus d'efficacité aux démocraties subalternes et d'avancer dans la reconfiguration  du rôle de l’intellectuel organique. C'est nécessaire si  nous voulons une scène politique véritablement plurielle,  fondée sur les formations sociales existantes, les projets de vie et la défense des intérêts  des acteurs.

Notons que l'orientation révolutionnaire du projet politique exposé par notre maître Alvaro, nous force à repenser le rôle de l'intellectuel organique. Son engagement ethico-politique lui permet de reprendre à son compte et de rendre visibles les productions de secteurs subalternes qui sont un véritable contrepoids à la société néolibérale et individualiste.  Un vaste débat s'ouvre alors : comment concevoir  une démocratie qui aille au-delà de la logique libérale, procédurière et normative qui essaie de l'emporter dans nos régions ? Comme l'explique l'auteur : en reconnaissant le rôle fondamental des pratiques subalternes  populaires car les mécanismes de résistance à partir d'en bas et la poursuite de l'autonomie sont la moelle de tout projet contre-hégémonique.

Le livre se clôt sur un exposé magistral de Jorge Alonso. Toujours la même lucidité, acquise  durant  tant d'années passées à  interroger la complexité de Notre  Amérique ; à réfléchir aux formes d'élaboration d'une autre réalité, au-delà de la barbarie moderne qu'engendre la guerre capitaliste. A partir de l'analyse du livre de John Gibler, Histoire orale  d'une infamie, il retrace l'expérience d’une défaite : l'attaque des normaliens de Ayotzinapa. La dimension de ce crime d’État a suscité une mobilisation massive dans  tout le  pays.  Elle a mis au pied du mur le gouvernement mexicain  qui a manœuvré  pour  escamoter la  vérité  historique, une vérité sur laquelle nous devons nous baser si nous voulons imaginer un scenario démocratique de vie commune, avec plus de justice sociale et où les conflits  puissent trouver une résolution. 

Mais il adopte également une position critique, en reconnaissant  qu'il faut faire une analyse détaillée de ce massacre, reconstruire l’enchaînement des faits et ainsi  mettre les choses au clair,  l’État ayant gagné une victoire à la Pyrrhus. Il faut  assumer cette responsabilité et ainsi générer une solidarité avec une lutte qui n'a pas encore abouti  mais qui a pris de l'importance sur la  scène mondiale :  tout le monde voit  de quelle barbarie, de quelle violence est capable  l’état néolibéral avec les divers groupes sociaux

En même temps, il montre que l'intensification de la violence due à la collusion de l’État  avec le narcotrafic a fait du Mexique du XXI siècle  un territoire où la démocratie est en danger, en question, en crise.  Ce qui existe, c'est un projet basé sur la violence, les disparitions et la criminalisation de la pensée et des discours critiques  qui essaient d'imaginer un au-delà  pour la démocratie mexicaine, d'en finir avec le  saccage qu'elle réalise à l’instar de celui qui a lieu dans d'autres pays latino-américains

Pour conclure, nous dirons que le livre Pensée critique, cosmovisions et épistemologies autres. Comment affronter l'offensive capitaliste et construire  l'autonomie ? fait partie de ces ouvrages indispensables qui nous  permettent de  visualiser  une perspective autre pour la connaissance. La théorie, les concepts et la méthodologie critique et auto-critique peuvent être considérées décoloniaux dans la mesure où ils sont amenés  à affronter les formes qui se sont imposées au cours de l’histoire. Je  fais allusion au dialogue des savoirs,  à l’écologie des concepts et  à la convergence des perspectives à partir de laquelle tisser des savoirs qui ne soient pas euro-centrés mais  en phase avec leur contexte propre, de façon à s’intégrer dans la dynamique de Notre Amérique

Ainsi notre suggestion de prendre le temps de bien lire ce livre est aussi,  nécessairement, un acte de foi, un encouragement à rester rebelle, à continuer  de s'indigner, à affirmer une praxis, des changements et surtout   une pensée critique latino-américaine qui aille à contre-courant des pensées euro-centrées, coloniales  et hégémoniques. C'est un  livre d'une grande utilité  au niveau théorique, conceptuel et méthodologique parce qu'il permet d'identifier ce qui est le plus adapté  à cette région du monde qui vit entre espoir et déception, violence et paix, douleur et amour. 

Tout cela converge dans un besoin : sauvegarder des expériences comme celle des peuples indigènes  qui tout au long de leur histoire ont défendu la vie, la culture, la paix, l’éducation, l'autonomie, la terre, le territoire,  un « bien vivre » ou un  « vivre mieux »» à l’intérieur des sociétés latino-américaines. Un grand défi, de plus en plus  audible, de plus en plus d'actualité, une multiplicité de possibles qui peuvent devenir réalité dans tous les espaces et tous les temps qu'offre notre maison commune : la Terre.

 



[1]Politologue de l'université du Tolima (Colombie). Analyste et éditorialiste du journal   el Nuevo Día  et Rebelión.org.  Doctorant de  l' Institut  de recherche Dr. José María Luis Mora.  Mail : caperafigueroa@gmail.com

[2] Claude Bourguignon Rougier (Aix-en-Provence, 1956) est chercheuse en études hispano-américaines, associée au laboratoire ILCEA, Grenoble. Auteure d’une thèse de doctorat sur Stratégies romanesques et construction des identités nationales : essai sur l'imaginaire postcolonial dans quatre fictions de la forêt (Grenoble, 2010), elle dirige la revue en ligne Réseau d’études décoloniales et contribue activement depuis 10 ans de façon bénévole à la traduction de textes d'auteurs décoloniaux.

[3]Jorge Alonso Sánchez est docteur en Anthropologie  et  enseignant chercheur  émérite  du  CIESAS Occidente.  Il  a enseigné dans les département de sciences sociales de l' Université  Ibéroamericaine, de l’École Nationale d’Anthropologie et d' Histoire, de l'Université Autonome Métropolitaine, l'Université  Nationale Autonome de Mexico, l' Université de Guadalajara,  le Collège de Jalisco et celui de Michoacán. Il a reçu en 2000  le prix Développement des humanités  à Aguascalientes et en  2011, le prix Jalisco ; en 2010 le CUCSH de l' Université de Guadalajara  a  baptisé salle Jorge Alonso la salle de séminaires du DESMOS;  le collège de  Jalisco lui a accordé le titre de maître émérite en  2011; en  janvier  2012 , le CIESAS y lUniversité  de Guadalajara ont crée la chaire Jorge Alonso. En 2013, il a reçu le prix José María Bocanegra.

[4]La mingaest un type de  travail collectif d'origine indienne. C'est le titre d'un ouvrage d'Arturo Escobar qui  qui critique la notion occidentale de développement et propose un système alternatif:  Unaminga para el desarrollo.

[5]Cambiar el mundo sin tomar el poder

[6]Agrietar el capitalismo